Libertés sous conditions numériques

Matthieu Biasotto analyse d’un glissement insidieux de notre société : d’un monde régi par des droits inaliénables vers un univers de permissions accordées sous conditions strictes. Ce basculement, qu’il avait esquissé précédemment à travers les lois, normes et décrets, s’opère désormais via des mécanismes plus tangibles et concrets – un “contrôle opérationnel”. Ces outils, souvent présentés sous des prétextes vertueux comme la protection de la planète, la simplification de la vie quotidienne, l’amélioration de la santé ou la garantie de la sécurité, suivent invariablement une mécanique bien rodée. D’abord, on nous vend un progrès irrésistible ; ensuite, on le rend obligatoire pour le généraliser à l’ensemble de la population ; enfin, on en tire profit en collectant et en interconnectant nos données personnelles de manière si subtile que, lorsque nous en prenons conscience, il est déjà trop tard – nous sommes épuisés, résignés, piégés dans le filet. 1. Les compteurs intelligents : banalisation du tracking des ressources vitales Pour illustrer ce processus, Biasotto commence par les compteurs intelligents, ces “gadgets” qui s’invitent chez nous pour surveiller nos ressources vitales. Prenons le fameux Linky, ce compteur électrique qui mériterait, à lui seul, un traitement approfondi – Biasotto y consacre d’ailleurs une large part de son livre, et promet peut-être une vidéo dédiée. Officiellement, il simplifie les relevés de consommation et permet une facturation plus juste, invitant ainsi à des économies d’énergie. Mais son imposition s’est faite par un passage en force législatif, le rendant obligatoire pour tous. Derrière cette façade bienveillante se cache un contacteur intégré, capable de moduler ou de couper votre alimentation à distance, en un simple clic depuis un bureau anonyme. On l’a vu en action lors de la crise énergétique de 2022, lorsque la France, alignée sur les sanctions européennes contre la Russie, a subi un retour de bâton : Enedis a ainsi bridés les chauffages de quatre millions de foyers. Ce qui était présenté comme exceptionnel pourrait bien devenir banal, la technologie étant déjà prête pour une modulation courante de nos besoins essentiels. Au-delà de cette menace de “désabonnement” instantané, le Linky excelle dans la collecte fine de données. Grâce au courant porteur en ligne (CPL), il enregistre votre consommation toutes les trente minutes – et bientôt toutes les dix avec la version G3. Ces relevés, analysés via les courbes de charge, révèlent bien plus que des chiffres : ils identifient l’usage d’un four, d’une télévision ou d’une simple lampe, déduisant ainsi vos habitudes quotidiennes. On peut y lire si vous êtes présent ou absent de votre domicile, vos heures de lever et de coucher, voire dans quelle pièce vous vous trouvez à un moment donné. Biasotto balaie d’un revers de main l’objection classique – “J’ai rien à cacher” – pour souligner que cette transparence forcée banalise une surveillance intrusive de l’intimité domestique. Il évoque aussi, sans s’y attarder ici pour ne pas dévier, les controverses sur la neutralité des études affirmant l’innocuité du CPL pour la santé, invitant les curieux à creuser plus loin. Cette logique se reproduit chez les “frères” du Linky : Gaspar, pour le gaz, imposé par une décision politique en 2014 sous couvert de modernisation, soulève les mêmes risques de tracking et de coupure à distance. Son cousin, On’Connect chez Suez pour l’eau, est même présenté comme un pur cadeau – adieu les techniciens pour les relevés, bonjour les alertes SMS en cas de fuite et un suivi quotidien de votre consommation. Mais une puce discrète trace tout minute par minute. Quant aux compteurs de chaleur dans les copropriétés, ils promettent une “justice thermique” en répartissant équitablement les frais ; en réalité, ils équipent chaque logement d’un boîtier qui scrute la chaleur pièce par pièce, à distance et en continu. L’ensemble de ces dispositifs transforme l’accès à l’électricité, au gaz, à l’eau ou au chauffage – ces services vitaux jadis neutres – en un privilège conditionnel, tracé et potentiellement révocable. 2. Contrôle des véhicules et mobilités : surveillance routière et sonore Biasotto élargit ensuite le champ à la mobilité, où le contrôle s’exerce sur nos déplacements et même sur le bruit que nous produisons. Les Event Data Recorders (EDR), ou boîtes noires automobiles, en sont un exemple frappant. Officiellement, ce sont des caméras de bord silencieuses destinées à analyser les accidents : elles capturent dix secondes avant et après un choc, enregistrant vitesse, freinage, force d’impact ou usage des ceintures. Mais dans les faits, elles surveillent en continu vos comportements routiers. Leur déploiement ? Un autre passage en force, via une directive européenne rendant obligatoire l’équipement de tous les véhicules neufs homologués dans l’UE depuis juillet 2022, avec une extension progressive à l’ensemble du parc automobile et aux poids lourds d’ici 2026 – 2029. Personne n’échappe à cette intégration inexorable. À cela s’ajoutent les radars de bruit, issus de la loi d’orientation des mobilités (LOM), vendus pour préserver la tranquillité publique. Ces “oreilles électroniques” détectent tout dépassement de 83 décibels – une accélération trop vive, un pot d’échappement modifié – et appliquent une amende automatique, sans intervention humaine. Puis viennent les caméras ANPR (Automatic Number Plate Recognition), ces yeux numériques qui lisent les plaques d’immatriculation mètre par mètre, reconstituant vos trajets en temps réel. Biasotto souligne avec effroi que la France, au niveau européen, milite pour assouplir les régulations sur l’intelligence artificielle appliquée à la surveillance publique, ouvrant la voie à des usages prédictifs, pour ne pas dire abusifs, de ces masses de données collectées. 3. Surveillance personnelle : identité biométrique et portefeuille numérique européen Enfin, le contrôle culmine avec la surveillance de l’individu lui-même, via l’identité biométrique. La carte d’identité française, couplée à l’application gouvernementale France Identité, est promue pour sa simplicité, sa modernité et sa sécurité accrue. En réalité, elle marque l’entrée dans l’engrenage de l’identité numérique : vous y déposez votre photo, vos empreintes digitales, votre permis de conduire et votre carte grise, le tout centralisé sur une puce contrôlée par l’État. Depuis 2012, des voix s’élèvent pour la qualifier de “bombe à retardement” pour nos libertés. Le vrai péril n’est pas tant la carte isolée que sa convergence vers un écosystème européen plus vaste : l’EES (Entry/Exit System), l’EID (European Identity), et surtout le “wallet numérique” ou portefeuille numérique, encadré par le règlement EIDAS 2.0. Imposé par Bruxelles depuis