Comment De Gaulle a fait trembler le système financier mondial

  Charles de Gaulle, en 1965, a por­té un coup majeur au sys­tème moné­taire domi­né par les États-​​Unis en exi­geant le rapa­trie­ment phy­sique de l’or fran­çais déte­nu à Fort Knox, une action légale mais poli­ti­que­ment explo­sive qui a failli faire vaciller l’hégémonie du dol­lar sans un seul acte de vio­lence. Tout com­mence avec les accords de Bretton Woods en 1944. À la fin de la Seconde Guerre mon­diale, les États-​​Unis imposent le dol­lar comme mon­naie de réfé­rence mon­diale, conver­tible en or à un taux fixe de 35 dol­lars l’once. Grâce à leurs énormes réserves (près de 70 % de l’or mon­dial), ils ver­rouillent le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal à leur avan­tage. Les autres pays acceptent car l’Europe est rui­née et le dol­lar semble aus­si sûr que l’or. Dans les années 1960, cepen­dant, les États-​​Unis abusent de ce sys­tème : ils impriment mas­si­ve­ment des dol­lars pour finan­cer leurs dépenses mili­taires (bases à l’étranger, guerre du Vietnam) bien au-​​delà de ce que leurs réserves d’or per­mettent de cou­vrir. Cela consti­tue une vio­la­tion des accords de Bretton Woods, mais per­sonne n’ose pro­tes­ter, car remettre en cause le dol­lar équi­vaut à défier la super­puis­sance amé­ri­caine en pleine Guerre froide. De Gaulle refuse ce sta­tu quo. En février 1965, il annonce publi­que­ment que la France conver­ti­ra ses réserves de dol­lars en or et rapa­trie­ra cet or phy­sique. Entre 1965 et 1968, plus de 3 000 tonnes d’or quittent les États-​​Unis vers la France et d’autres pays (Allemagne, Suisse…). De Gaulle va plus loin en dénon­çant ouver­te­ment le « pri­vi­lège exor­bi­tant » du dol­lar : les États-​​Unis peuvent impri­mer du papier pour ache­ter des biens réels dans le monde, tan­dis que les autres nations doivent pro­duire et expor­ter pour obte­nir ces dol­lars. Il qua­li­fie cela de sys­tème colo­nial dégui­sé et plaide pour un retour à un véri­table étalon-​​or inter­na­tio­nal neutre. Cette offen­sive légale met Washington en panique : les réserves amé­ri­caines fondent rapi­de­ment et le risque d’un effon­dre­ment géné­ral sur­git si d’autres pays suivent l’exemple. Après la démis­sion de De Gaulle en 1969, l’élan ralen­tit, mais le dom­mage est fait. En août 1971, Richard Nixon sus­pend défi­ni­ti­ve­ment la conver­ti­bi­li­té du dol­lar en or, enter­rant Bretton Woods. Le dol­lar devient une mon­naie pure­ment fidu­ciaire, puis s’adosse au pétrole via les accords pétro­dol­lars de 1973 (pétrole ven­du exclu­si­ve­ment en dol­lars en échange de pro­tec­tion mili­taire amé­ri­caine). Ce « pri­vi­lège exor­bi­tant » s’est ampli­fié : aujourd’hui, le dol­lar repose non plus sur l’or ni même uni­que­ment sur le pétrole (dont l’importance dimi­nue avec la tran­si­tion éner­gé­tique), mais sur une dette publique amé­ri­caine colos­sale (plus de 33 000 mil­liards de dol­lars) que le monde conti­nue de finan­cer par néces­si­té sys­té­mique. Les bons du Trésor US servent de garan­tie mon­diale ; un défaut amé­ri­cain entraî­ne­rait l’effondrement glo­bal. Le sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal repose sur une simple croyance col­lec­tive, fra­gile et réver­sible. Des pays comme la Russie, la Chine, le Brésil ou l’Inde tentent aujourd’hui de s’en éman­ci­per (accu­mu­la­tion d’or, com­merce en mon­naies natio­nales, pro­jets de mon­naie BRICS), repro­dui­sant à petite échelle la révolte gaul­lienne. La ques­tion reste posée : un sys­tème où un seul pays peut impri­mer la mon­naie mon­diale sans contrainte réelle est-​​il juste, ou n’est-il qu’une forme moderne de domi­na­tion impé­riale ? De Gaulle a démon­tré que l’on peut faire trem­bler cet édi­fice en appli­quant sim­ple­ment les règles.

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