Réflexions sur la Liberté

RÉFLEXIONS SUR LA LIBERTÉ*

 Le hasard des lec­tures fait que l’on y trouve par­fois ce que l’on ne cherche pas. C’est le cas ici. Car que vient donc faire l’extrait d’un livre consa­cré à l’alpinisme sur un site dont la fina­li­té est de défendre nos liber­tés. Cela s’explique sim­ple­ment par le fait que son auteur est éga­le­ment phi­lo­sophe et qu’au-delà de l’aspect mon­ta­gnard, il aborde un fait de socié­té ayant un rap­port étroit avec la cause qui nous anime. 

 Rien n’a chan­gé depuis Nietzsche, qui écri­vait en 1880 qu’on « adore aujourd’hui la sécu­ri­té comme la divi­ni­té suprême. » Au contraire, cette reli­gion sécu­ri­taire n’a ces­sé de gagner du ter­rain – ter­rain poli­tique, judi­ciaire, idéologique- dans une socié­té dont le fonc­tion­ne­ment (dit « libé­ral ») s’acharne par ailleurs à détruire les condi­tions de la sécu­ri­té éco­no­mique et sociale de mil­lions d’humains. Mais sans chan­ger d’objet, le culte a chan­gé de manière. Au temps de Nietzsche, on comp­tait sur « une socié­té où l’on tra­vaille dur en per­ma­nence » pour « tenir cha­cun en bride et entra­ver puis­sam­ment le déve­lop­pe­ment de la rai­son, des dési­rs, du goût de l’indépendance. » Mais le tra­vail n’a pu rem­plir cette fonc­tion qu’aussi long­temps qu’il a été pos­sible d’en pro­po­ser au plus grand nombre et d’inscrire l’existence indi­vi­duelle et col­lec­tive des hommes dans le cadre ras­su­rant d’un « monde du tra­vail » struc­tu­ré et stable. L’entreprise, petite ou grande, atta­chée à une région et où l’on res­tait sou­vent toute une vie, mais aus­si l’association, et même le syn­di­cat ou le par­ti qui contes­taient le fonc­tion­ne­ment du sys­tème et par là s’y rat­ta­chaient : tout cela consti­tuait le cadre d’une inté­gra­tion sinon heu­reuse, du moins sup­por­table. Ce temps n’est plus. Sous la déno­mi­na­tion de « flexi­bi­li­té », c’est la pré­ca­ri­té, donc en réa­li­té l’insécurité qui s’est ins­tal­lée dura­ble­ment dans l’univers de la pro­duc­tion et des ser­vices. Mais le tra­vail n’est pas seul capable de « sous­traire à la réflexion, à la médi­ta­tion, à la rêve­rie, aux sou­cis, à l’amour et à la haine » la « force ner­veuse » des membres de la socié­té. Cette mis­sion est désor­mais dévo­lue aux loi­sirs de masse, tout aus­si effi­caces que le tra­vail pour « pré­sen­ter constam­ment à la vue un but mes­quin et assu­rer des satis­fac­tions faciles et régu­lières ». Fournir à tous les diver­tis­se­ments gré­gaires, mou­ton­niers, c’est un bon moyen pour assu­rer à la socié­té le béné­fice qu’au temps de Nietzsche elle reti­rait du tra­vail : se libé­rer de « la peur de tout ce qui est individuel ».

Nietzsche appa­raît à bien des égards comme un pro­phète de notre moder­ni­té. Mais ce pro­phète avait été devan­cé. En 1835, Tocqueville des­si­nait déjà, dans un pas­sage célèbre de La démo­cra­tie en Amérique, les traits de nos socié­tés actuelles, où « une foule innom­brable d’hommes sem­blables et égaux » est admi­nis­trée par « un pou­voir immense et tuté­laire qui se charge seul d’assurer leur jouis­sance et de veiller sur leur sort ; […] il aime que les citoyens se réjouissent, pour­vu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il tra­vaille volon­tiers à leur bon­heur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pour­voit à leur sécu­ri­té, pré­voit et assure leurs besoins, faci­lite leurs plai­sirs, conduit leurs prin­ci­pales affaires, dirige leur indus­trie, règle leurs suc­ces­sions, divise leurs héri­tages ; que ne peut-​il leur ôter entiè­re­ment le trouble de pen­ser et la peine de vivre ?

C’est ain­si que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il ren­ferme l’action de la volon­té dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-​même. L’égalité a pré­pa­ré les hommes à toutes ces choses : elle les a dis­po­sés à les souf­frir et sou­vent même à les regar­der comme un bienfait.

Après avoir pris ain­si tour à tour dans ses puis­santes mains chaque indi­vi­du, et l’avoir pétri à sa guise, le sou­ve­rain étend ses bras sur la socié­té toute entière ; il en couvre la sur­face d’un réseau de petites règles com­pli­quées, minu­tieuses et uni­formes, à tra­vers les­quelles les esprits les plus ori­gi­naux et les âmes les plus vigou­reuses ne sau­raient se faire jour pour dépas­ser la foule ; il ne brise pas les volon­tés, mais il les amol­lit, les plie et les dirige, il force rare­ment d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse, il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyran­nise point, il gêne, il com­prime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un trou­peau d’animaux timides et indus­trieux, dont le gou­ver­ne­ment est le berger. »

Comment ne pas recon­naître dans ce tableau, sans même par­ler de TF1 et de Disneyland, notre uni­vers d’espaces natu­rels éti­que­tés, bali­sés, signa­li­sés ? Notre monde d’« aven­ture » pro­gram­mée, tari­fée et ven­due sur papier gla­cé ? Notre réseau de voies d’escalade équi­pées, net­toyées, pur­gées, sécu­ri­sées et topo-​guidées ? De canyons trans­for­més en aqua­lands ? Même les parcs natu­rels et autres ins­ti­tu­tions sup­poses pro­té­ger la nature par­ti­cipent à leur manière à son sac­cage. Sortir de ces réseaux bali­sés et sur­pro­té­gés que tisse par­tout la socié­té, c’est exac­te­ment s’engager. Cela se peut de mille manières. Une ver­tu de l’alpinisme est d’en créer la pos­si­bi­li­té, et même – pour celui qui fait le choix de cette acti­vi­té – la néces­si­té. Et ain­si de s’ouvrir un espace de liberté.

* Pourquoi grim­per sur les mon­tagnes ?  – Patrick Dupouey – édi­tions Guérin Chamonix

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